« Nous ne sommes pas là où nous sommes. Plus le monde nous est transparent et ouvert, plus il perd de sa réalité. C’est un bruissement d’images et de sons qui nous parviennent toujours de loin, et la Venise parcourue par les touristes n’est jamais qu’une autre image de Venise. Nous n’allons plus désormais à Venise, son inaccessibilité est celle de toute la réalité pour nous. De sorte que le confinement ne semble rien changer à cette déréalisation. Les rues vides des métropoles, qui paraissent des images de rêves ou de films fantastiques, illustrent ce défaut de réel que sanctionne le coronavirus. La maladie est à la fois le retour du réel, comme il y a un retour du refoulé, et l’assomption définitive de l’irréel. (…)
Lorsque le confinement prendra fin, que nous reprendrons possession des rues et des restaurants, que nous nous embrasserons à nouveau, on peut espérer que nous en finirons avec tous ces confinements, avec tous ces enfermements, on peut espérer que l’orgie de communications à distance à laquelle nous nous serons livrés pendant des semaines nous redonne le goût des contacts réels, que nous serons un peu plus à ce que nous faisons, là où nous sommes, en présence de qui nous sommes. »
Tracts de crise, Gallimard, mars 2020
