PATRICE FRANCESCHI, Bonjour Monsieur Orwell

« Le projet Stop Covid de traçage numérique de nos vies est difficilement attaquable sur le fond puisque conçu pour notre bien commun. Le « tracking » – son nom anglo-saxon dit bien les choses – a donc de fortes chances de faire partie de notre avenir et d’étendre définitivement son emprise sur nous. Il joue sur l’érosion de notre volonté collective de vivre libre et s’appuie sur les possibilités infinies fournies par les nouvelles technologies.

Nous devons toutefois contester l’idée même d’un pas supplémentaire vers ce qui deviendrait le commencement d’une surveillance de masse dont le caractère totalitaire ne peut échapper qu’aux étourdis. Les voix qui prétendent le contraire et parlent de fantasme sont invalidées par le seul fait qu’elles ne démontrent en rien l’inverse, jouant seulement sur deux de nos culpabilités supposées : n’être pas assez « modernes » et ne pas vouloir tout faire pour sauver ses semblables.

Quoi qu’il en soit, nous sommes en droit de considérer qu’un principe intellectuel et spirituel surplombe tous les autres – et même leur donne sens. Ce principe n’appartient ni au passé, ni au présent, ni à l’avenir, mais à ces trois temps. Il stipule qu’il n’est rien qui se puisse placer au-dessus de la liberté en général et des libertés individuelles en particulier, pas même la sécurité – et encore moins la servitude, cela va de soi. Par liberté, il faut entendre a minima : la capacité à agir et penser par soi-même. »

Tracts de crise, Gallimard, avril 2020