« Première erreur de ma part : confondre vital et essentiel. Les temps qui courent, parce qu’ils courent, précisément, participent fort à cette confusion. Je vous demande pardon Lucie, mais aussi : j’en appelle à votre indulgence. De l’indulgence, il nous faut en avoir des réserves, car nous n’avons pas fini de devoir y puiser, pour les autres et pour nous-mêmes, lorsqu’il faudra nous réveiller de ce long cauchemar dans lequel le sentiment d’urgence nous aura bien souvent hypnotisés. Nous aurons fait des erreurs, et j’espère en ce nous dans lequel chacun aura l’humilité de reconnaître sa part, en faisant aveu de ce besoin fondamental de l’indulgence des autres – oui, il sera encore temps, le « jour d’après », de nous sentir fragiles, fragiles ensemble devant le jugement comme nous l’avons été devant le virus. (…)
Comment démêler (…) ce qui relève de ma conscience en propre de ce qui relève de ma crainte du jugement, ou de mon espoir d’être bien jugée ? Personne n’était là pour s’indigner, Lucie, que vous ne vous indignassiez point. Et votre indignation, à elle seule, rend toute sa dignité à ce corps dont le respect vous préoccupe. Et en saisissant votre stylo, en remplissant ce formulaire, ce n’est plus seulement pour le corps de cette femme que vous appelez le respect, mais pour l’exercice de ce dialogue intérieur dont Arendt dit qu’il peut «prévenir bien des catastrophes, tout au moins pour moi-même, dans les rares moments où les cartes sont sur table » . Quand, aussi bien qu’aujourd’hui, les cartes sont-elles sur table ? Dans ce « rare moment » que nous vivons, où l’on remâche la formule « rien ne sera plus comme avant » (sans bien s’entendre sur le fait qu’il faille ou non s’en réjouir), vous avez, Lucie, saisi un fil d’humanité, et suturé l’avant et l’après d’un soin que vous nous portez à tous. Pour cela, je voulais vous dire merci. »
Tracts de crise, Gallimard, avril 2020
