« Nous sommes saturés, noyés, asphyxiés, enterrés vivants sous les gravats des avis et des commentaires qui nous empêchent de respirer et font de tout échange non une place publique, mais une arène.
Quant aux chiffres, ils nourrissent l’anxiété. Jean-Louis Boursin, pourtant mathématicien, a la sagesse de penser que « la statistique est la forme scientifique du mensonge ». Sans nier leur importance, laissons aux chiffres le temps de l’analyse et du bilan. Le monde s’emballe et nous sommes lourds, de notre gravité. Le confinement met pourtant un frein, à notre avidité. Il nous recentre sur l’essentiel et raisonne nos besoins. Par-delà l’angoisse, il ouvre en nous des fenêtres, tandis que d’autres, pour sauver des vies, sont rivés à l’instant. Ce temps, dont nous disions sans cesse manquer, le voici enfin, à portée. (…)
Le confinement montre bien combien il est difficile d’habiter le temps. Derrière leurs invisibles barreaux, les écrans font de nous un troupeau. L’art, lui, ouvre l’infini. Comme la rêverie. En temps de crise, s’évader n’est pas un luxe. C’est même le pendant idéal de l’action. Pour repousser sinistrose comme défaitisme. Pour pouvoir affronter la récession sans sombrer dans la dépression. Pour supporter la violence des situations. Pour résister à la privation de nos libertés et à la mort qui prend corps. Subir n’a jamais été une solution. »
Tracts de crise, Gallimard, avril 2020
