« Il y a une forme de révélation de notre rapport à la mort mais aussi à l’extrême faiblesse : images de vieillards dans les EHPAD, évocation des services de réanimation, de la dureté des traitements, du tri initial, qui n’est pas le tri de services débordés mais de soignants qui savent qu’après 80 ans, on ne survit pas à la réanimation. Plus que la mort même, ce qui touche, c’est ce désarroi de l’agonie, cet homme qui pleurait parce qu’il ne reverrait pas sa femme et ses enfants avant de mourir. Tout cela nous renvoie à notre condition sans doute mais aussi, plus profondément, à notre propre mort, notre propre choix de mort, si ce mot peut exister. J’ai revu la semaine dernière One million dollar baby, le film de Clint Eastwood dans lequel un vieil entraîneur conduit jusqu’au championnat du monde une boxeuse, combat au cours duquel sa moelle épinière est brisée. Paralysée dans le lit d’une clinique, incapable même de respirer par elle-même, elle demande à son entraîneur de la délivrer en lui donnant la mort. Il refuse mais elle finit par le convaincre en lui disant qu’elle a eu tout ce qu’elle voulait, tout ce qu’il lui fallait dans la vie, et qu’elle ne peut pas vivre dans ces conditions. Et ce film que j’aimais modérément autrefois, dont le pathétique m’agaçait, je l’ai soudain beaucoup aimé parce qu’autrefois j’étais trop jeune justement, j’étais bête et je n’avais pas compris qu’il y a un moment dans la vie où l’on peut se dire : j’ai eu tout ce qu’il me fallait. »
Tracts de crise, Gallimard, avril 2020
