ARTHUR DREYFUS, L’impossibilité d’écrire

« Dans un premier temps, l’écrivain songe à écrire un journal de confinement.

Mais tous les écrivains n’auront-ils pas la même idée ?

Les librairies ne seront-elles pas bientôt saturées de récits confinés – criminellement bourgeois ?

Des livres ne parlant pas du virus auront-ils encore le droit  d’exister ?

Si oui, qui les lira ?

 

On en arrive au pied du mur : à ne pouvoir écrire ni sur autre chose – ni sur ça.

Incapable de peindre la tempête au coeur de la tempête.

Incapable de ne pas être emporté par la tempête.

Fiction ? Théâtre ? Poésie ? Toute forme paraît absurde.

Ce n’est plus nous qui écrivons le livre : nous sommes dans le livre.

Autrement dit : cernés par le réel.

Et quand le réel prend toute la place, on n’a pas envie de détourner les yeux du spectacle.

Car le réel – ou plutôt l’effroi contraignant à scruter ce réel – contraint aussi à vivre au présent.

Et lorsque chaque jour redevient un jour, que chaque heure redevient une heure, les pages rêvées se dissipent dans un futur abstrait ; emportées au vent du Grand Maintenant.

Pause. L’écrivain s’aperçoit que comme tout le monde, il faisait quelque chose pour oublier qu’il était assis sur une chaise, et que demain ressemblerait à aujourd’hui.

Alors profitant de cet aujourd’hui qui ne ressemblera pas à demain, il décide, une fois n’est pas coutume, de ne rien faire de tout ça.

De ne rien écrire. De n’en rien dire.

De ne plus être un écrivain.

Et pour la première fois peut-être : d’accepter d’être. »

Tracts de crise, Gallimard, mars 2020