JACQUES DRILLON, Je veux

Je veux enterrer mes morts comme l’ont fait les êtres humains de toute éternité, depuis Antigone, et pleurer au bord de leur tombe.

Je veux qu’un risque ne prenne pas la place d’une réalité, et qu’on ne me dise pas que l’autre, parce qu’il est peut-être malade, est mon ennemi.

Je veux que les médecins ne soient pas des chefs auxquels il convientd’obéir, et qui se battent entre eux comme le font les chefs, de toute éternité.

Je veux être sûr de pouvoir marcher dans mon monde sans drones au-dessus de ma tête, sans caméra braquée sur ma maison, sans espion numérique dans ma poche.(…)

Je veux que la délation ne soit pas instituée comme action morale, alors qu’elle est immorale.

Je veux que les professeurs, de mathématiques ou de trombone à coulisse, enseignent à des élèves et non à des images, dans des classes où les crayons font du bruit en tombant par terre.

Je veux qu’on se souvienne que le prêtre embrassait les lépreux.

Je veux qu’on n’instille pas dans mes veines le virus de la culpabilité : elles sont assez sollicitées comme cela. Je veux cesser d’envier mon chat, ce rat qui court, cette blatte.

Je veux que le facteur me porte mon courrier. Vous savez, ces lettres qui portent des timbres achetés avec de l’argent.

Je veux qu’on cesse de se moquer des nostalgiques, puisqu’on sait maintenant de façon certaine que c’était mieux avant.

Je veux qu’on laisse l’épidémie faire son travail d’épidémie.

Tracts de crise, Gallimard, mai 2020