DAVID ROCHEFORT, Supplément d’âme

« Inévitablement, la crise sanitaire du Covid-19, à la fois comme thème romanesque et comme décor familier et partagé par la moitié de l’humanité, servira de support à de nombreux écrits dans les années à venir. Certains livres seront excellents ; bien d’autres seront interchangeables (…). L’histoire de la littérature est pleine d’œuvres dictées par les circonstances, parmi lesquelles figurent bien des chefs-d’oeuvre.(…)

C’est à l’industrie du livre de savoir ce qu’elle voudra faire : publier moins ? Publier autrement ? Quant au lecteur, plus que jamais, il est nécessaire de « faire son miel », de forger son jugement en se nourrissant de « voix » originales, d’exister en tant que lecteur actif et non en tant qu’avaleur de contenus prémâchés. On se souvient du célèbre passage où Montaigne évoque les abeilles qui « pillotent de ça de là les fleurs ; mais elles en font après le miel qui est tout leur ; ce n’est plus thym, ni marjolaine ; ainsi les pièces empruntées d’autrui, il les transformera et confondra pour en faire ouvrage tout sien, à savoir son jugement ». Face à cette surabondance, la liberté du lecteur consiste à créer sa bibliothèque intérieure, à partir à la recherche de voix originales, diverses, plus ou moins pures, plus ou moins écorchées, plutôt qu’à la recherche de sujets préprogrammés récités par la voix monocorde d’un ordinateur. »

Tracts de crise, Gallimard, avril 2020