« L’état de choc nous laisse collés, presque fascinés, par les dégâts que provoque l’entrechoc du virus avec nos corps, nous voilà ramenés à la fragilité de nos corps physiques. La seule causalité mécanique de la propagation ne peut satisfaire notre aspiration à donner du sens à ce qui nous arrive, qui exige de rapatrier l’événement dans l’ordre moral,
et de nous permettre d’en tirer une expérience nouvelle du monde. C’est la raison pour laquelle nous multiplions les métaphores adéquates, non seulement pour rendre compte
de cette causalité qui ne nous suffit pas, mais aussi de façon à utiliser notre imagination pour dédoubler les faits bruts par des signes d’actions possibles. Ce qui retient l’attention dans la métaphore guerrière, ce n’est pas tant l’ennemi, ni la victoire finale, que la mobilisation générale. C’est à cette condition que le choc, que la seule science ne suffit pas à dépasser, pourra prendre véritablement du sens, et accéder au statut d’expérience.
On passe du choc à l’expérience lorsque l’on arrive à mettre des mots sur notre vécu, et donc à le rendre partageable avec d’autres, à le faire entrer dans une relation. Difficile quand l’autre est devenu source de danger et de méfiance, et que le confinement est devenu la règle planétaire.
Il nous faut pourtant trouver une relation qui identifie le mal sous sa forme nouvelle, et qui nous permette de se projeter à nouveau collectivement dans l’avenir, bref de renouer avec la politique. Le choc paralyse tandis que l’expérience insuffle un nouvel élan vital. »
Tracts de crise, Gallimard, mars 2020
