ADELE VAN REETH, Intranquillité

« L’incapacité à rester longtemps chez soi sans ressentir un certain dégoût est un sujet qui m’obsède depuis des années. Pourquoi la vie ordinaire devient-elle souvent le lieu d’un malaise ? Comment expliquer que certains moments en apparence anodins (bruit sourd de la cuiller qui étale la confiture sur la biscotte, odeur des coussins du salon, vrombissement du frigo en milieu d’après-midi) puissent donner envie d’aller vivre sur une autre planète ? Et pourquoi ce dégoût de l’ordinaire (qui, parce qu’il est souvent inavouable, n’est pas un dégoût ordinaire), a-t-il été si peu exploré en philosophie ? D’où vient cette difficulté à être bien chez soi de manière durable ? Le monstre qui se cache sous le tapis même quand « tout va bien », l’immense lassitude qu’éveille la répétition inéluctable des jours et des nuits y compris lorsqu’on vit une vie que l’on a choisie, qu’est-ce qu’on en fait ? Pendant des années, j’ai cherché les mots pour nommer cette intranquillité ordinaire qui nous saisit à la gorge de manière inattendue. Ce petit décalage entre soi et le monde que nous comblons à coups « d’activités» pour garder la tête haute. Les stratagèmes que nous mettons au point pour tenir bon dans une mauvaise foi phénoménale, dont l’émerveillement devant les petites choses de la vie constitue le paroxysme. (…)

Ironie suprême : il aura fallu un événement extraordinaire(une pandémie planétaire) pour être mis face au problèmede la vie ordinaire qui, aujourd’hui, nous saute au visage. »

Tracts de crise, Gallimard, mars 2020