CHRISTIAN DEBRY, Combien vaut une vie ?

« On plaisante plus facilement avec la mort quand on ne la voit pas. J’en ai pris la pleine conscience lors de discussions lunaires organisées par vidéoconférences par nos sociétés savantes. Alors que nous étions emportés par le souffle du cyclone, les entretiens tournaient autour de précautions et de débats déjà dépassés, de convictions obsolètes. Il est difficile d’entendre le cri du noyé lorsque l’on est trop loin de la rive, et le message de détresse adressé et diffusé à cette occasion put je l’espère en partie convaincre certains de se prémunir contre cette lame de fond encore trop virtuelle pour eux.

 

Les limites de la perfection technique acquise s’émoussent dans cette urgence quotidienne. Il va falloir après l’ouragan apprendre à redécouvrir le sens de la fin de vie, tenter de vivre plus apaisé avec elle. Et mettre à bas la techno-mort, ne plus parler d’homme augmenté ou je ne sais quelle stupidité : les mourants ne peuvent affronter la violence de l’agonie que s’ils savent qu’ils comptent aux yeux de ceux qui les entourent, pas aux yeux des machines les suppléant. Ils demandent de l’empathie et de l’humilité, pas de l’intelligence artificielle. Quand un homme souffre, il ne pense pas à son compte en banque, à son prestige, à sa position, à sa voiture écrasante, il pense qu’il a mal et qu’à l’hôpital, des personnes vont le prendre en charge avec humanité et compétence. Combien vaut une vie ? »

Tracts de crise, Gallimard, avril 2020