GASPARD KOENIG, Ralentir

« Je ne suis pas le seul à ralentir. Trois milliards d’êtres humains, confinés, sont contraints de faire de même. Le trafic ralentit. Les livraisons ralentissent. Les échanges ralentissent. L’internet ralentit. Même les discussions ralentissent. Quand bien même ce Grand Ralentissement nous coûte très cher, il n’est pas interdit d’en goûter les vertus. Ruse de la raison historique, le virus nous aura permis de mettre des mots sur le malaise de notre civilisation. Nous nous interrogions sur la mondialisation, l’environnement ou le populisme. Or nos inquiétudes n’étaient que les symptômes d’un mal plus profond mais aussi plus simple à soigner : la vitesse. L’accélération perpétuelle, épuisante, destructrice. (…)

Peut-être existe-t-il une autre manière de concevoir la liberté, dont le ralentissement qui nous séduit aujourd’hui ne serait que la manifestation la plus triviale.

Et si la liberté n’était pas la multiplication des possibles, mais l’accomplissement de soi ? Si le choix libre n’impliquait pas l’indétermination du sujet, mais au contraire la nécessité de l’acte, expression d’une personnalité singulière ? Qui est le plus libre ? Don Juan qui sautille d’une conquête à l’autre car il ne saurait « renfermer son cœur entre quatre murailles », ou Ulysse qui part retrouver son foyer ? Homo Deus, poursuivant le rêve fou de l’omniscience, ou Homo Sapiens, soucieux de se connaître lui-même ? »

Tracts de crise, Gallimard, avril 2020