« Quel mois de la semaine sommes-nous ?» À peine étions-nous confinés que, du monde entier, une rafale de vidéos, de mises en scène hilarantes, dessins et textes drolatiques circulèrent sur les réseaux sociaux, les smartphones, email, bref tout l’attirail qui fait de nous des êtres «connectés pour la vie» qui entendent – comme un défi à la dureté du temps – faire société quand même, dans la séparation la plus distante qui nous ait jamais été imposée par l’État-providence.(…)
Ces premiers jours de confinement contre ce virus explosif nous ont transportés dans un univers où le rire aux éclats a montré ses vertus cathartiques pour faire face, ensemble, à l’adversité. Faire corps pour amortir le choc, rire parce que nous sommes encore des vivants. Dans ce malgré tout du drame planétaire en cours, des vies déchirées, raccourcies, enlevées à notre affection, il fallait rire quand même de manière à mettre à distance ce qui nous rongeait d’angoisses et d’incertitudes. Réponse aux grandes questions du moment, la crise globale du néolibéralisme, la pandémie meurtrière, rire devenait vital car créateur de lien, antidote euphorique au sinistre et à l’ennui. Retour à l’intime plutôt que va-t-en-guerre, chacun s’interroge sur lui-même, sa famille, son couple.
À travers les journaux de confinement, authentiques ou fictifs, les vidéos qui saisissent sur le vif des instantanés, les images détournées, s’inscrit une expérience unique par son ampleur où l’autodérision tient une place centrale. Matériaux à archiver pour les futurs historiens du monde confiné de 2020, ces documents pourront dater des stades d’émotions à la manière du carbone 14 tant chaque moment d’humour désigne avec précision les attentes et les questions.
Tracts de crise, Gallimard, avril 2020
