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textes de crise

Nous sommes entrés dans un temps étrange et paradoxal, proprement impensable.
Plus que jamais pourtant, nous cherchons « les mots pour le dire », comme un souffle indispensable à incorporer l’expérience. C’est pourquoi nous avons voulu, avec les « libres lecteurs et libres lectrices » qui l’ont souhaité, partager des extraits de textes qui, intimement, entrent en résonance avec ce que nous vivons aujourd’hui.
Nous avons dans un premier temps largement échangé les textes issus des « Tracts de crise » publiés quotidiennement en libre accès numérique par Gallimard.
Nous travaillons maintenant au-delà. De nouveaux textes seront régulièrement mis en ligne, que vous pouvez aussi retrouver sur notre page Facebook.
Vous pouvez rejoindre le groupe à tout moment (contact : labelaventure@wanadoo.fr).


JACQUES DRILLON, Je veux

Je veux enterrer mes morts comme l’ont fait les êtres humains de toute éternité, depuis Antigone, et pleurer au bord de leur tombe.

Je veux qu’un risque ne prenne pas la place d’une réalité, et qu’on ne me dise pas que l’autre, parce qu’il est peut-être malade, est mon ennemi.

Je veux que les médecins ne soient pas des chefs auxquels il convientd’obéir, et qui se battent entre eux comme le font les chefs, de toute éternité.

Je veux être sûr de pouvoir marcher dans mon monde sans drones au-dessus de ma tête, sans caméra braquée sur ma maison, sans espion numérique dans ma poche.(…)

Je veux que la délation ne soit pas instituée comme action morale, alors qu’elle est immorale.

Je veux que les professeurs, de mathématiques ou de trombone à coulisse, enseignent à des élèves et non à des images, dans des classes où les crayons font du bruit en tombant par terre.

Je veux qu’on se souvienne que le prêtre embrassait les lépreux.

Je veux qu’on n’instille pas dans mes veines le virus de la culpabilité : elles sont assez sollicitées comme cela. Je veux cesser d’envier mon chat, ce rat qui court, cette blatte.

Je veux que le facteur me porte mon courrier. Vous savez, ces lettres qui portent des timbres achetés avec de l’argent.

Je veux qu’on cesse de se moquer des nostalgiques, puisqu’on sait maintenant de façon certaine que c’était mieux avant.

Je veux qu’on laisse l’épidémie faire son travail d’épidémie.

Tracts de crise, Gallimard, mai 2020

 


PATRICE FRANCESCHI, Bonjour Monsieur Orwell

« Le projet Stop Covid de traçage numérique de nos vies est difficilement attaquable sur le fond puisque conçu pour notre bien commun. Le « tracking » – son nom anglo-saxon dit bien les choses – a donc de fortes chances de faire partie de notre avenir et d’étendre définitivement son emprise sur nous. Il joue sur l’érosion de notre volonté collective de vivre libre et s’appuie sur les possibilités infinies fournies par les nouvelles technologies.

Nous devons toutefois contester l’idée même d’un pas supplémentaire vers ce qui deviendrait le commencement d’une surveillance de masse dont le caractère totalitaire ne peut échapper qu’aux étourdis. Les voix qui prétendent le contraire et parlent de fantasme sont invalidées par le seul fait qu’elles ne démontrent en rien l’inverse, jouant seulement sur deux de nos culpabilités supposées : n’être pas assez « modernes » et ne pas vouloir tout faire pour sauver ses semblables.

Quoi qu’il en soit, nous sommes en droit de considérer qu’un principe intellectuel et spirituel surplombe tous les autres – et même leur donne sens. Ce principe n’appartient ni au passé, ni au présent, ni à l’avenir, mais à ces trois temps. Il stipule qu’il n’est rien qui se puisse placer au-dessus de la liberté en général et des libertés individuelles en particulier, pas même la sécurité – et encore moins la servitude, cela va de soi. Par liberté, il faut entendre a minima : la capacité à agir et penser par soi-même. »

Tracts de crise, Gallimard, avril 2020


RENE FREGNI, Les jours barbares

« Le coronavirus est peut-être notre dernière chance. (…) Nous avons quelques mois pour ouvrir les yeux, pour nous rendre compte que dans les banques il n’y a rien, que les vraies richesses sont autour de nous, ces géraniums sauvages, ces bourgeons qui éclatent partout, cette lumière unique qui n’existe nulle part ailleurs. Le paradis est partout. Nous y sommes.

La seule intelligence, c’est la vie. Tout ce qui pousse vers la mort est bête, les guerres, la frénésie de l’argent, notre consommation effrénée, la lumière morte de nos écrans, les bonheurs virtuels, l’ère du plaisir instantané. Ce n’est pas le virus qu’il faut combattre désormais mais notre rapacité, notre démence qui nous ont éloignés des rivières car nous leur préférions les fleuves d’argent.

Notre vie nous appartient, notre corps nous appartient, notre temps si précieux nous appartient. Chaque jour depuis trente-six ans j’écris le mot gare et je monte dans un train qui n’existe pas. L’imagination ne consomme aucune goutte de kérosène et m’emmène tellement plus loin. J’ai passé ma vie à lire, écrire, marcher, rêver, fendre du bois et caresser la tête d’un chat. (…)

Je sais pourtant que la mort rôde dans les rues de chaque ville, pousse des portes, escalade à pas de loup des escaliers, se glisse sans bruit dans les maisons des hommes. Quand je pousse mes volets, je ne vois que le printemps, insouciant, jeune à nouveau, lumineux, si heureux de vivre, ivre de sa beauté. Chaque chose est à sa place, la nature est sereine, modeste, équilibrée. Nous nous sommes octroyé une place démesurée et le droit de tout détruire, de tout saccager. »

Tracts de crise, Gallimard, mars 2020


MARION MULLER-COLARD, Lettre à Lucie

« Première erreur de ma part : confondre vital et essentiel. Les temps qui courent, parce qu’ils courent, précisément, participent fort à cette confusion. Je vous demande pardon Lucie, mais aussi : j’en appelle à votre indulgence. De l’indulgence, il nous faut en avoir des réserves, car nous n’avons pas fini de devoir y puiser, pour les autres et pour nous-mêmes, lorsqu’il faudra nous réveiller de ce long cauchemar dans lequel le sentiment d’urgence nous aura bien souvent hypnotisés. Nous aurons fait des erreurs, et j’espère en ce nous dans lequel chacun aura l’humilité de reconnaître sa part, en faisant aveu de ce besoin fondamental de l’indulgence des autres – oui, il sera encore temps, le « jour d’après », de nous sentir fragiles, fragiles ensemble devant le jugement comme nous l’avons été devant le virus. (…)

Comment démêler (…) ce qui relève de ma conscience en propre de ce qui relève de ma crainte du jugement, ou de mon espoir d’être bien jugée ? Personne n’était là pour s’indigner, Lucie, que vous ne vous indignassiez point. Et votre indignation, à elle seule, rend toute sa dignité à ce corps dont le respect vous préoccupe. Et en saisissant votre stylo, en remplissant ce formulaire, ce n’est plus seulement pour le corps de cette femme que vous appelez le respect, mais pour l’exercice de ce dialogue intérieur dont Arendt dit qu’il peut «prévenir bien des catastrophes, tout au moins pour moi-même, dans les rares moments où les cartes sont sur table » . Quand, aussi bien qu’aujourd’hui, les cartes sont-elles sur table ? Dans ce « rare moment » que nous vivons, où l’on remâche la formule « rien ne sera plus comme avant » (sans bien s’entendre sur le fait qu’il faille ou non s’en réjouir), vous avez, Lucie, saisi un fil d’humanité, et suturé l’avant et l’après d’un soin que vous nous portez à tous. Pour cela, je voulais vous dire merci. »

Tracts de crise, Gallimard, avril 2020


FABRICE HUMBERT, Le grand révélateur

« Il y a une forme de révélation de notre rapport à la mort mais aussi à l’extrême faiblesse : images de vieillards dans les EHPAD, évocation des services de réanimation, de la dureté des traitements, du tri initial, qui n’est pas le tri de services débordés mais de soignants qui savent qu’après 80 ans, on ne survit pas à la réanimation. Plus que la mort même, ce qui touche, c’est ce désarroi de l’agonie, cet homme qui pleurait parce qu’il ne reverrait pas sa femme et ses enfants avant de mourir. Tout cela nous renvoie à notre condition sans doute mais aussi, plus profondément, à notre propre mort, notre propre choix de mort, si ce mot peut exister. J’ai revu la semaine dernière One million dollar baby, le film de Clint Eastwood dans lequel un vieil entraîneur conduit jusqu’au championnat du monde une boxeuse, combat au cours duquel sa moelle épinière est brisée. Paralysée dans le lit d’une clinique, incapable même de respirer par elle-même, elle demande à son entraîneur de la délivrer en lui donnant la mort. Il refuse mais elle finit par le convaincre en lui disant qu’elle a eu tout ce qu’elle voulait, tout ce qu’il lui fallait dans la vie, et qu’elle ne peut pas vivre dans ces conditions. Et ce film que j’aimais modérément autrefois, dont le pathétique m’agaçait, je l’ai soudain beaucoup aimé parce qu’autrefois j’étais trop jeune justement, j’étais bête et je n’avais pas compris qu’il y a un moment dans la vie où l’on peut se dire : j’ai eu tout ce qu’il me fallait. »

Tracts de crise, Gallimard, avril 2020


DAVID ROCHEFORT, Supplément d’âme

« Inévitablement, la crise sanitaire du Covid-19, à la fois comme thème romanesque et comme décor familier et partagé par la moitié de l’humanité, servira de support à de nombreux écrits dans les années à venir. Certains livres seront excellents ; bien d’autres seront interchangeables (…). L’histoire de la littérature est pleine d’œuvres dictées par les circonstances, parmi lesquelles figurent bien des chefs-d’oeuvre.(…)

C’est à l’industrie du livre de savoir ce qu’elle voudra faire : publier moins ? Publier autrement ? Quant au lecteur, plus que jamais, il est nécessaire de « faire son miel », de forger son jugement en se nourrissant de « voix » originales, d’exister en tant que lecteur actif et non en tant qu’avaleur de contenus prémâchés. On se souvient du célèbre passage où Montaigne évoque les abeilles qui « pillotent de ça de là les fleurs ; mais elles en font après le miel qui est tout leur ; ce n’est plus thym, ni marjolaine ; ainsi les pièces empruntées d’autrui, il les transformera et confondra pour en faire ouvrage tout sien, à savoir son jugement ». Face à cette surabondance, la liberté du lecteur consiste à créer sa bibliothèque intérieure, à partir à la recherche de voix originales, diverses, plus ou moins pures, plus ou moins écorchées, plutôt qu’à la recherche de sujets préprogrammés récités par la voix monocorde d’un ordinateur. »

Tracts de crise, Gallimard, avril 2020


JOHANN CHAPOUTOT, Pathologies sociales

« Gageons que les funérailles nationales subséquentes donneront l’occasion de tenir d’émouvants discours sur l’abnégation et le sacrifice de ces admirables combattants. On entendra des couplets émouvants sur les «nouvelles solidarités» et «l’État providence» de la part de ceux qui, par idéologie, bête et méchante, les détruisent avec acharnement et méthode.

Il y aura un après, nous dit-on. Voire : après la crise de 2008, l’après a consisté à aggraver l’avant. L’État, qui avait sauvé les spéculateurs voyous, a été stigmatisé pour ses déficits !

L’aveuglement odieux de ceux qui détruisent l’État, qui méprisent ses fonctionnaires, tous ceux qui dénonçaient la «gestion» et le «management» du «nouveau monde», tous ceux qui, comme les infirmières et les médecins gazés en manifestations disaient « Vous comptez les sous, on comptera les morts », se paye au prix fort.

Cette pandémie est le crash-test du néolibéralisme qui atomise les individus, érige l’argent en seule valeur, raisonne en masses (le BTP, trop important pour l’économie, doit continuer) et en statistiques, et n’a su opposer aux lanceurs d’alertes, aux militants et aux syndicats que la violence d’un État dépouillé en amont et réduit, en aval, à la seule répression policière. On a entendu lors d’une allocution quelconque que toutes les conséquences devraient être tirées : elles le seront. »

Tracts de crise, Gallimard, mars 2020


ARTHUR DENOUVEAUX & ANTOINE GARAPON, Du choc à l’expérience

« L’état de choc nous laisse collés, presque fascinés, par les dégâts que provoque l’entrechoc du virus avec nos corps, nous voilà ramenés à la fragilité de nos corps physiques. La seule causalité mécanique de la propagation ne peut satisfaire notre aspiration à donner du sens à ce qui nous arrive, qui exige de rapatrier l’événement dans l’ordre moral,

et de nous permettre d’en tirer une expérience nouvelle du monde. C’est la raison pour laquelle nous multiplions les métaphores adéquates, non seulement pour rendre compte

de cette causalité qui ne nous suffit pas, mais aussi de façon à utiliser notre imagination pour dédoubler les faits bruts par des signes d’actions possibles. Ce qui retient l’attention dans la métaphore guerrière, ce n’est pas tant l’ennemi, ni la victoire finale, que la mobilisation générale. C’est à cette condition que le choc, que la seule science ne suffit pas à dépasser, pourra prendre véritablement du sens, et accéder au statut d’expérience.

On passe du choc à l’expérience lorsque l’on arrive à mettre des mots sur notre vécu, et donc à le rendre partageable avec d’autres, à le faire entrer dans une relation. Difficile quand l’autre est devenu source de danger et de méfiance, et que le confinement est devenu la règle planétaire.

Il nous faut pourtant trouver une relation qui identifie le mal sous sa forme nouvelle, et qui nous permette de se projeter à nouveau collectivement dans l’avenir, bref de renouer avec la politique. Le choc paralyse tandis que l’expérience insuffle un nouvel élan vital. »

Tracts de crise, Gallimard, mars 2020


FABRICE HUMBERT, Le grand révélateur

« Je n’ai rien appris que je ne sache mais à l’évidence, les lignes sont plus nettes, la lumière plus crue. Dans l’horizon bref des appartements, dans la somme concentrée des gestes, paroles, sentiments, dans l’esquisse aux traits innombrables d’une journée confinée, voilà que nous payons notre passé, ou que notre passé nous paie. C’est le salaire de notre vie, qu’il soit juste ou non. L’injustice de la violence, l’injustice parfois de l’amour qu’on reçoit mais aussi la part de choix justes, en conscience, puisque cela existe aussi. Aimer l’être ou les êtres avec qui l’on vit, être aimé, voilà que notre horizon s’arrête d’abord à ces évidences premières.

Et brusquement aussi, dans cet horizon rétréci mais aussi concentré et intensifié, l’espace de l’appartement devient l’espace suprême. Chaque mètre compte, chaque espace de repli, chaque fenêtre, chaque place pour les enfants. Le jardin sauve (pour notre cas sauverait, nous en parlons souvent), sans parler des heureux qui ont la nature devant eux. L’endroit qu’on a choisi – notre place dans le monde. L’endroit qui nous a été imposé. Les rues autour de l’immeuble, de la maison. L’intensité presque oppressante de la rue en bas de l’immeuble, du paysage qui s’offre à nous – immuable, heure après heure, jour après jour, semaine après semaine – puisque cette même rue que je ne voyais que distraitement en partant au travail ou en en revenant, voilà qu’elle est absolument et totalement ma rue, celle que je vais arpenter dans mes rondes d’une heure, en tournant autour de mon pâté de maisons. Ce que nous offre le virus, c’est notre vie – surexposée par les lumières avides de l’éternel retour. »

Tracts de crise, Gallimard, avril 2020


FREDERIC BOYER, Sic transit gloria mundi

« La politique ne devrait jamais oublier que sa tâche est de nous organiser sains et saufs un monde commun possible, mais en appartenant à deux royaumes distincts et indissociables, celui de la nature, de la férocité de la vie, et celui

des sociétés humaines qui voudraient parfois s’abstraire de ce premier royaume. Comment assumer le désastre sinon en oeuvrant pour que reviennent le bien de la citoyenneté et de l’attachement politique au service de tous et de toute vie au monde. Avec cette vieille idée tragique dont je ne démords plus : c’est l’insécurité de vivre qui donne son prix au travail de vivre.

L’hirondelle fraîche du printemps et l’agilité aveugle du virus. Je les conjugue, je les expose, je les conjure. Il faudrait prendre notre vulnérabilité politiquement au sérieux. Opposer à la férocité de la vie moins notre puissance cognitive que notre vulnérabilité de vivants. Notre capacité de résistance à la violence du vivant dépend étroitement de notre degré de conscience de notre fragilité. »

Tracts de crise, Gallimard, mars 2020

 


PIERRE JOURDE, In Abstentia

« Nous ne sommes pas là où nous sommes. Plus le monde nous est transparent et ouvert, plus il perd de sa réalité. C’est un bruissement d’images et de sons qui nous parviennent toujours de loin, et la Venise parcourue par les touristes n’est jamais qu’une autre image de Venise. Nous n’allons plus désormais à Venise, son inaccessibilité est celle de toute la réalité pour nous. De sorte que le confinement ne semble rien changer à cette déréalisation. Les rues vides des métropoles, qui paraissent des images de rêves ou de films fantastiques, illustrent ce défaut de réel que sanctionne le coronavirus. La maladie est à la fois le retour du réel, comme il y a un retour du refoulé, et l’assomption définitive de l’irréel. (…)

Lorsque le confinement prendra fin, que nous reprendrons possession des rues et des restaurants, que nous nous embrasserons à nouveau, on peut espérer que nous en finirons avec tous ces confinements, avec tous ces enfermements, on peut espérer que l’orgie de communications à distance à laquelle nous nous serons livrés pendant des semaines nous redonne le goût des contacts réels, que nous serons un peu plus à ce que nous faisons, là où nous sommes, en présence de qui nous sommes. »

Tracts de crise, Gallimard, mars 2020

 


NANCY HUSTON, Hors-sol

« Paris est ma ville depuis près d’un demi-siècle, or cette ville vit un drame et je ne suis pas là à son chevet, je l’ai abandonnée. J’ai beau suivre de près ce qui se passe en France, je ne partage pas dans mon corps le calvaire des Français, ne respire pas le même air qu’eux. Soudain je vois que mon sol à moi, ce qui me permet d’exister, d’écrire et de respirer, ce n’est ni « la Langue française » ni « la Littérature » ni même «l’Écriture » (ainsi que le prétendent souvent des romantiques post-chrétiens en mal d’absolu), non, mon sol, à moi, Canadienne dont la jeunesse s’éparpilla entre trois pays et une dizaine de villes différentes, c’est la France. Mon sol c’est l’histoire de ma vie telle qu’elle s’est tissée jour après jour à même l’Histoire française, avec ses gouvernements successifs, son mouvement des femmes, ses grèves et manifs, ses émeutes et attentats, son monde de l’édition, ses écoles, hôpitaux, librairies, théâtres, radios et télévisions, forêts et festivals… Tout cela, qui est infini et qui est français, m’a faite ce que je suis comme adulte et, l’ayant quitté, m’étant mise en quelque sorte hors-sol, je n’ai plus rien à dire. »

Tracts de crise, Gallimard, avril 2020


CHLOE MORIN, A quel moment ?

« À quel moment avons-nous décidé de nous détourner de la participation aux choix collectifs, de nous désintéresser de la Politique et du débat public ? À quel moment avons-nous cédé à la tentation de « cultiver notre jardin », chacun chez soi, chacun pour soi, en déléguant les choix qui s’avèrent aujourd’hui vitaux à d’autres, les «politiques », les « élites » – pour mieux les blâmer de ces échecs et de ces manquements qui sont avant tout le produit de nos lâchetés ? (…)

Quelle ironie que la pandémie nous inflige la multiplication à l’infini d’un geste qui pourrait être, finalement, la métaphore de ce que nous avons été ces dernières années : un peuple qui se lave les mains de l’essentiel, pour ne pas avoir à l’affronter. Pour ne pas être contraints de s’interroger sur le sens de ce que nous avons fait, et sur ce que nous sommes devenus.

Métaphore de renoncements. De nos petitesses. Nos mesquineries. Nos contradictions assumées. Nos accommodements plus ou moins grands avec la vérité. Nos pannes de courage. Nos cas de conscience remisés sous le tapis. Nos égoïsmes. Nos « on verra plus tard ». Bref, toutes ces petites choses dont nous nous sommes, individuellement et collectivement, lavé les mains et qui nous pètent à la gueule aujourd’hui. »

Tracts de crise, Gallimard, avril 2020

 


ARUNDHATI ROY, La pandémie, portail vers un monde nouveau

« Quoi qu’il en soit, le coronavirus a mis les puissants à genoux et le monde à l’arrêt comme rien d’autre n’aurait su le faire. Nos pensées vont, viennent et s’entrechoquent, rêvant d’un retour à la normale, tentant de raccorder le futur au passé, de les recoudre ensemble, refusant d’admettre la rupture. Or la rupture existe bel et bien. Et au milieu de ce terrible désespoir, elle nous offre une chance de repenser la machine à achever le monde que nous avons construite pour nous-mêmes. Rien ne serait pire qu’un retour à la normalité. Au cours de l’histoire, les pandémies ont forcé les humains à rompre avec le passé et à réinventer leur univers. En cela, la pandémie actuelle n’est pas différente des précédentes. C’est un portail entre le monde d’hier et le prochain.

Nous pouvons choisir d’en franchir le seuil en traînant derrière nous les dépouilles de nos préjugés et de notre haine, notre cupidité, nos banques de données et nos idées défuntes, nos rivières mortes et nos ciels enfumés. Ou nous pouvons l’enjamber d’un pas léger, avec un bagage minimal, prêts à imaginer un autre monde. Et prêts à se battre pour lui. »

Tracts de crise, Gallimard, avril 2020


ALAIN BORER, Le retirement du monde

« L’impossible brusquement réalisé : la suspension sine die de toutes les lois-du-marché, la décroissance immédiate, le retour à soi et à la solidarité, le grand virage écologique ! Et personne pour voir venir un tel changement planétaire. Aucune décision humaine, aucun révolutionnaire pour l’engager. Restera-t-il sans conséquence de s’être à tout le moins laissé entrevoir ?

Il se peut après tout qu’un virus, en dépit ou en raison du peu de cas que nous portions à la survie de notre monde, en prenne la défense contre les excès des hommes, cette espèce animale qui aurait bientôt fini d’exterminer toutes les autres espèces et se trouvait à deux doigts de détruire la planète elle-même. Pour se tenir du côté de l’homme malgré tout, celui qui veut encore l’harmonie générale, et se réjouit d’entrevoir le rêve advenu, un espoir se fait jour : au contraire du confinement (si ce mot dit prison alors qu’il parle des confins !), cet espoir tient au retirement, d’un mot francophone réapproprié au sens d’un refus de revenir au libéralisme, à l’exploitation éhontée du monde, un retirement comme la mer se retire, et comme l’humanité elle-même le fera bien un jour complètement – un jour comme ceux-ci que nous vivons, qui en sont la répétition ou l’annonce. »

Tracts de crise, Gallimard, avril 2020

 


CHRISTIAN DEBRY, Combien vaut une vie ?

« On plaisante plus facilement avec la mort quand on ne la voit pas. J’en ai pris la pleine conscience lors de discussions lunaires organisées par vidéoconférences par nos sociétés savantes. Alors que nous étions emportés par le souffle du cyclone, les entretiens tournaient autour de précautions et de débats déjà dépassés, de convictions obsolètes. Il est difficile d’entendre le cri du noyé lorsque l’on est trop loin de la rive, et le message de détresse adressé et diffusé à cette occasion put je l’espère en partie convaincre certains de se prémunir contre cette lame de fond encore trop virtuelle pour eux.

 

Les limites de la perfection technique acquise s’émoussent dans cette urgence quotidienne. Il va falloir après l’ouragan apprendre à redécouvrir le sens de la fin de vie, tenter de vivre plus apaisé avec elle. Et mettre à bas la techno-mort, ne plus parler d’homme augmenté ou je ne sais quelle stupidité : les mourants ne peuvent affronter la violence de l’agonie que s’ils savent qu’ils comptent aux yeux de ceux qui les entourent, pas aux yeux des machines les suppléant. Ils demandent de l’empathie et de l’humilité, pas de l’intelligence artificielle. Quand un homme souffre, il ne pense pas à son compte en banque, à son prestige, à sa position, à sa voiture écrasante, il pense qu’il a mal et qu’à l’hôpital, des personnes vont le prendre en charge avec humanité et compétence. Combien vaut une vie ? »

Tracts de crise, Gallimard, avril 2020


ANNA HOPE, La vie devant nous

« Depuis toujours, mon père tirait son plus grand plaisir de la lecture. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui lise autant que lui, et aussi largement. Il pouvait m’appeler en plein milieu de la journée pour me dire que je devais lire le dernier roman de Richard Ford ou de Samanta Schweblin. Mais désormais il ne peut plus reconnaître les mots sur la page, alors il écoute des livres audio ou ma mère lui lit à haute voix des articles du Guardian. Parfois maintenant, l’après-midi, c’est moi qui lui fais la lecture. Je lui lis Hemingway, Paris est une fête, un livre que nous avons lu tous les deux plusieurs fois. Les plus beaux passages sont ceux au cours desquels Hemingway décrit ses promenades à travers Paris. Je sais que mon père connaît ces itinéraires comme sa poche, alors, tandis que nous lisons, nous ne sommes plus dans le salon à Manchester, il n’est plus confiné sur sa chaise, et nous ne sommes plus confinés dans la maison, et il n’y a plus de pandémie derrière ces murs, mais nous marchons ensemble, rue de l’Odéon, jusqu’au magasin de Sylvia Beach, en chemin pour emprunter Tourgeniev et Dostoievski, et nous sommes jeunes, et Paris est froide et magnifique, et nous avons peut-être faim, mais nous sommes heureux, et nous avons toute la vie devant nous. »

Tracts de crise, Gallimard, avril 2020


GASPARD KOENIG, Ralentir

« Je ne suis pas le seul à ralentir. Trois milliards d’êtres humains, confinés, sont contraints de faire de même. Le trafic ralentit. Les livraisons ralentissent. Les échanges ralentissent. L’internet ralentit. Même les discussions ralentissent. Quand bien même ce Grand Ralentissement nous coûte très cher, il n’est pas interdit d’en goûter les vertus. Ruse de la raison historique, le virus nous aura permis de mettre des mots sur le malaise de notre civilisation. Nous nous interrogions sur la mondialisation, l’environnement ou le populisme. Or nos inquiétudes n’étaient que les symptômes d’un mal plus profond mais aussi plus simple à soigner : la vitesse. L’accélération perpétuelle, épuisante, destructrice. (…)

Peut-être existe-t-il une autre manière de concevoir la liberté, dont le ralentissement qui nous séduit aujourd’hui ne serait que la manifestation la plus triviale.

Et si la liberté n’était pas la multiplication des possibles, mais l’accomplissement de soi ? Si le choix libre n’impliquait pas l’indétermination du sujet, mais au contraire la nécessité de l’acte, expression d’une personnalité singulière ? Qui est le plus libre ? Don Juan qui sautille d’une conquête à l’autre car il ne saurait « renfermer son cœur entre quatre murailles », ou Ulysse qui part retrouver son foyer ? Homo Deus, poursuivant le rêve fou de l’omniscience, ou Homo Sapiens, soucieux de se connaître lui-même ? »

Tracts de crise, Gallimard, avril 2020

 


ANNIE ERNAUX, Monsieur le Président

« C’est un temps propice à la réflexion, aux interrogations, un temps pour imaginer un nouveau monde. Pas celui que vous n’aviez de cesse de vanter et dont on peut redouter, à certains signes, la reprise sans délai. Décideurs et financiers reprennent déjà sans pudeur l’antienne néolibérale du « travailler plus », jusqu’à 60 heures par semaine, préconisent de « maintenir les marchés ». Et qui nous dit que les lois qui restreignent notre liberté aujourd’hui ne vont pas perdurer demain ?

Nous sommes nombreux à ne plus vouloir de ce monde dont l’épidémie révèle les inégalités criantes, le gouffre qui existe entre le confinement d’une famille de 7 personnes dans 60 m2 et celui de résidents secondaires à la campagne ou à la mer. Nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité.

Il se dit que vous avez été élu par les puissances d’argent, les grands groupes et les lobbies, que par conséquent vous ne ferez jamais que la politique qui les favorise.

Vous pourriez démontrer demain qu’il n’en est rien. »

Tracts de crise, Gallimard, mars 2020

 


EDGARD MORIN, Un festival d’incertitudes

« En tant que crise planétaire, elle met en relief la communauté de destin de tous les humains en lien inséparable avec le destin bio-écologique de la planète Terre ; elle met simultanément en intensité la crise de l’humanité qui n’arrive pas à se constituer en humanité. En tant que crise économique, elle secoue tous les dogmes gouvernant l’économie et elle menace de s’aggraver en chaos et pénuries dans notre avenir. En tant que crise nationale, elle révèle les carences d’une politique ayant favorisé le capital au détriment du travail, et sacrifié prévention et précaution pour accroître la rentabilité et la compétitivité. En tant que crise sociale, elle met en lumière crue les inégalités entre ceux qui vivent dans de petits logements peuplés d’enfants et parents, et ceux qui ont pu fuir pour leur résidence secondaire au vert. En tant que crise civilisationnelle, elle nous pousse à percevoir les carences en solidarité et l’intoxication consumériste qu’a développées notre civilisation, et nous demande de réfléchir pour une politique de civilisation. En tant que crise intellectuelle, elle devrait nous révéler l’énorme trou noir dans notre intelligence, qui nous rend invisibles les évidentes complexités du réel.

En tant que crise existentielle, elle nous pousse à nous interroger sur notre mode de vie, sur nos vrais besoins, nos vraies aspirations masquées dans les aliénations de la vie quotidienne, faire la différence entre le divertissement pascalien qui nous détourne de nos vérités et le bonheur que nous trouvons à la lecture, l’écoute ou la vision des chefs-d’oeuvre qui nous font regarder en face notre destin humain. Et surtout, elle devrait ouvrir nos esprits depuis longtemps confinés sur l’immédiat, le secondaire et le frivole, sur l’essentiel : l’amour et l’amitié pour notre épanouissement individuel, la communauté et la solidarité de nos « je » dans des « nous », le destin de l’Humanité dont chacun de nous est une particule. En somme, le confinement physique devrait favoriser le déconfinement des esprits. »

Tracts de crise, Gallimard, avril 2020


ALYA AGLAN, Rire de nous-mêmes

« Quel mois de la semaine sommes-nous ?» À peine étions-nous confinés que, du monde entier, une rafale de vidéos, de mises en scène hilarantes, dessins et textes drolatiques circulèrent sur les réseaux sociaux, les smartphones, email, bref tout l’attirail qui fait de nous des êtres «connectés pour la vie» qui entendent – comme un défi à la dureté du temps – faire société quand même, dans la séparation la plus distante qui nous ait jamais été imposée par l’État-providence.(…)

Ces premiers jours de confinement contre ce virus explosif nous ont transportés dans un univers où le rire aux éclats a montré ses vertus cathartiques pour faire face, ensemble, à l’adversité. Faire corps pour amortir le choc, rire parce que nous sommes encore des vivants. Dans ce malgré tout du drame planétaire en cours, des vies déchirées, raccourcies, enlevées à notre affection, il fallait rire quand même de manière à mettre à distance ce qui nous rongeait d’angoisses et d’incertitudes. Réponse aux grandes questions du moment, la crise globale du néolibéralisme, la pandémie meurtrière, rire devenait vital car créateur de lien, antidote euphorique au sinistre et à l’ennui. Retour à l’intime plutôt que va-t-en-guerre, chacun s’interroge sur lui-même, sa famille, son couple.

À travers les journaux de confinement, authentiques ou fictifs, les vidéos qui saisissent sur le vif des instantanés, les images détournées, s’inscrit une expérience unique par son ampleur où l’autodérision tient une place centrale. Matériaux à archiver pour les futurs historiens du monde confiné de 2020, ces documents pourront dater des stades d’émotions à la manière du carbone 14 tant chaque moment d’humour désigne avec précision les attentes et les questions.

Tracts de crise, Gallimard, avril 2020


ALESSANDRO BARICCO, Le Temps de l’audace

« Dernier point. Je ne suis pas un spécialiste, mais il n’est guère difficile de comprendre que ce qui se passe va nous coûter une montagne d’argent. À vue de nez, bien plus que la crise financière de 2008-2009. Je tiens à dire une chose : ce sera une opportunité colossale, historique. S’il est un moment où il sera possible de redistribuer la richesse, de ramener les inégalités sociales à un niveau supportable et digne, ce moment approche. Aux niveaux d’inégalité sociale auxquels nous sommes actuellement, aucune communauté n’est encore une communauté : elle fait mine d’en être une, mais c’est un leurre. Ces inégalités sapent les fondements de notre système, elles nient toute hypothèse de bonheur et rongent notre crédibilité comme un cancer. Le problème, c’est que certaines choses ne se réforment pas et ne peuvent pas s’améliorer progressivement, à petite dose, un peu chaque jour. Certaines choses ont besoin d’un brusque mouvement de torsion pour changer, un geste qui fait mal et qu’on ne pensait pas pouvoir accomplir. Certaines choses changent à la suite d’un choc bien géré, d’une crise qui favorise une renaissance, d’un tremblement de terre surmonté sans trembler. Le choc est arrivé, nous subissons la crise et le tremblement de terre n’est pas encore passé. Les pièces sont toutes là, sur l’échiquier. Elles font mal, mais elles sont là, et la partie à jouer nous attend depuis longtemps. Ce serait une impardonnable bêtise d’avoir peur de la disputer. »

Tract de crise, Gallimard, avril 2020


BRUNO LATOUR, Imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production d’avant-crise

« C’est qu’il ne s’agit plus de reprendre ou d’infléchir un système de production, mais de sortir de la production comme principe unique de rapport au monde. Il ne s’agit pas de révolution, mais de dissolution, pixel après pixel. Comme le montre Pierre Charbonnier, après cent ans de socialisme limité à la seule redistribution des bienfaits de l’économie, il serait peut-être temps d’inventer un
socialisme qui conteste la production elle-même. C’est que l’injustice ne se limite pas à la seule redistribution des fruits du progrès, mais à la façon même de faire fructifier la planète. Ce qui ne veut pas dire décroître ou vivre d’amour ou d’eau fraîche, mais
apprendre à sélectionner chaque segment de ce fameux système prétendument irréversible, de mettre en cause chacune des connections soi-disant indispensables, et d’éprouver de proche en proche ce qui est désirable et ce qui a cessé de l’être. »

AOC media, mars 2020


PATRICE FRANCESCHI, Bonjour Monsieur Orwell

« Les générations qui nous ont précédées ont eu bien souvent à se battre pour le principe de liberté, acceptant de mettre entre parenthèses leur sécurité. Pourquoi renoncerions-nous d’office à maintenir cet esprit qui n’autorise aucune concession de fond puisqu’on ne peut pas être libre à moitié ou au trois-quarts. On est libre ou on ne l’est pas. Et c’est seulement quand on l’est véritablement qu’on vit en régime démocratique. Cela n’empêche nullement que les citoyens de ces régimes consentent à restreindre temporairement leur liberté quand l’intérêt général est en jeu – comme ils le font actuellement avec le confinement – mais ne signifie en aucun cas qu’ils acceptent d’office un contrôle supplémentaire par des voies intrusives qui plongent au coeur même de leurs vies privées et de leur intimité, ce qui est tout autre chose. Dans l’hypothèse où cela adviendrait, nous serions face à un bouleversement périlleux de l’idée même de démocratie, remettant en cause nos valeurs fondamentales.

Si la modernité et ses progrès technologiques supposent que des gens dont nous ne savons rien puissent tout connaître de nous, il faut répudier ce contre-progrès, ne serait-ce que parce qu’il porte atteinte à la dignité humaine. Et accepter de payer le prix de cette répudiation. »

Tracts de crise, Gallimard, avril 2020


INGRID ASTIER, L’ère virale

« Nous sommes saturés, noyés, asphyxiés, enterrés vivants sous les gravats des avis et des commentaires qui nous empêchent de respirer et font de tout échange non une place publique, mais une arène.

Quant aux chiffres, ils nourrissent l’anxiété. Jean-Louis Boursin, pourtant mathématicien, a la sagesse de penser que « la statistique est la forme scientifique du mensonge ». Sans nier leur importance, laissons aux chiffres le temps de l’analyse et du bilan. Le monde s’emballe et nous sommes lourds, de notre gravité. Le confinement met pourtant un frein, à notre avidité. Il nous recentre sur l’essentiel et raisonne nos besoins. Par-delà l’angoisse, il ouvre en nous des fenêtres, tandis que d’autres, pour sauver des vies, sont rivés à l’instant. Ce temps, dont nous disions sans cesse manquer, le voici enfin, à portée. (…)

Le confinement montre bien combien il est difficile d’habiter le temps. Derrière leurs invisibles barreaux, les écrans font de nous un troupeau. L’art, lui, ouvre l’infini. Comme la rêverie. En temps de crise, s’évader n’est pas un luxe. C’est même le pendant idéal de l’action. Pour repousser sinistrose comme défaitisme. Pour pouvoir affronter la récession sans sombrer dans la dépression. Pour supporter la violence des situations. Pour résister à la privation de nos libertés et à la mort qui prend corps. Subir n’a jamais été une solution. »

Tracts de crise, Gallimard, avril 2020

 

 


CLAIRE FERCAK, Ces morts qu’on n’accompagne pas

« Tous ceux qui fréquentent  les hôpitaux savent à quel point les conditions de travail des soignants sont difficiles. Voici qu’aujourd’hui elles sont pires. Outre les conditions, le manque de matériel pour se protéger, la pénurie de masques, les soignants se trouvent face à toutes ces morts solitaires. Ce sont eux qui en sont témoins…

Les soignants et les aidants ont besoin d’aide, voilà notre société́. Dans une société́ où l’allongement des congés d’un parent qui perd un enfant est remis en question par des députés à l’Assemblée nationale, dans une société́ où les cris d’alerte des personnels médicaux ont été́ ignorés pendant des années, comment s’organisera l’écoute, le soutien dont les soignants auront besoin? Qui prendra soin d’eux?

Quel espace et quel temps leur seront ouverts, offerts ? En dehors des mobilisations associatives et individuelles, quelle humanité́ pour les entendre et agir en conséquence ? Pour eux, pour d’autres, la fin du confinement ne sera pas une grande fête, une bataille remportée, une « guerre » que l’on aura gagnée de façon souveraine et sans inquiétude. Non. Il y aurait bien des choses à retenir de l’inquiétude, de la mort, par exemple que, face à elle, nous pouvons être bien seuls et démunis. Si cela pouvait rendre modestes, plus humains, ceux qui ont échoué́ par arrogance, par mépris, par intérêt financier… »

Tract de crise, Gallimard, avril 2020


REGIS DEBRAY, Le dire et le faire

« La communication, dont vit la classe politique qui s’imagine pouvoir survivre par elle à son discrédit, a tué le politique et ruiné sa crédibilité. Cet art meurtrier est aussi celui de ne pas répondre aux questions, mais très abondamment. Parmi ces « éléments de langage », il en est un qui frappe par son omniprésence : le viral « faire en sorte que » du politicien (en moyenne, trois ou quatre fois par minute). Ce n’est plus un tic mais un aveu. Puisque dire n’est plus faire, et que la parole n’est plus un acte, on annonce ce qu’on devra faire mais plus tard, sans préciser quand ni qui. Plutôt un souhait qu’un engagement. On aimerait bien que. On procrastine sur un coup de menton. Les avantages de la résolution sans les inconvénients. L’affiche sans la chose. C’est la ritournelle magique du désarroi – le stigmate rhétorique d’un temps malheureux qu’on espère bien provisoire, mais il en est tant d’autres qu’éprouvent soignants et malades dans leur chair, qu’on a presque honte de devoir évoquer celui-là, fut-ce en peu de mots. Mille excuses. »

Tracts de crise, Gallimard, avril 2020


ERRI DE LUCA, Le samedi de la terre

« Le Samedi, est-il écrit, n’appartient pas à l’Adam : le Samedi appartient à la terre.

Cette injonction à la laisser respirer en s’imposant un arrêt a été ignorée. Je ne crois pas que la terre puisse récupérer ses Samedis dont elle a été privée. Je crois en revanche que piétiner les Samedis produit les brutales suspensions de notre occupation de la planète. C’est une trêve pour la terre. […]

Mais le Samedi de la terre sème en même temps que les deuils une lueur de vie différente pour les survivants. Car, dorénavant, chacun est un rescapé provisoire. C’est un sentiment qui me rapproche le plus de tous ceux auxquels je ne peux serrer la main. »

 

Tracts de crise, Gallimard, mars 2020


ETIENNE KLEIN, « Je ne suis pas médecin, mais je… »

« Cela n’a rien de certain, mais par son ampleur et sa radicalité, la pandémie en cours éclairera sans doute d’une lumière neuve les relations ambivalentes que notre société entretient avec les sciences et la recherche. Dans Le Théâtre et son double, Antonin Artaud faisait remarquer que la peste a ceci de commun avec le théâtre qu’elle pousse les humains à se voir tels qu’ils sont : « Elle fait tomber le masque (sic !), écrivait-il, elle découvre le mensonge, la veulerie, la bassesse, la tartufferie. » En marge des ravages qu’il a déjà faits et qu’il va continuer à répandre, le petit coronavirus nous poussera-t-il à relativiser notre relativisme ? À considérer que tous les discours ne se valent pas, que certains sont moins vrais que d’autres ? Allons-nous finir grâce à lui par gommer en nos esprits l’idée que les connaissances scientifiques seraient toujours superficielles et arbitraires, de simples opinions collectives d’une communauté particulière, sans le moindre lien avec la réalité ?  »

Tracts de crise, Gallimard, mars 2020


SYLVAIN TESSON, Que ferons-nous de cette épreuve ?

Rester chez soi ne veut pas dire haïr son voisin. Les murs sont des membranes de protection et pas seulement des blindages hostiles. Ils sont percés de portes, on peut choisir de les ouvrir ou de les fermer. Lire ne veut pas dire s’ennuyer.

Autre découverte : l’action politique n’est pas morte. Nous pensions que l’économie régentait seule le parc humain. Les ministères des affaires étrangères étaient devenus des chambres de commerce pour reprendre le mot de Régis Debray. Soudain, réactivation de la décision d’État. Divine surprise ! Alors que nous pensions la mondialisation « inéluctable » (c’est le mot favori des hommes politiques, blanc-seing de leur démission !) nous nous rendons compte que l’inéluctable n’est pas irréversible et que la nostalgie peut proposer de nouvelles directions ! Soudain, le Président annonce la fermeture des frontières de Schengen et confine sa population. Il est donc possible de décider de décider. Devant la prétendue inéluctabilité des choses, le virus du fatalisme possède son gel hydroalcoolique : la volonté.

« En marche ! » est finalement un merveilleux slogan, une fois accompli le demi-tour.

Tracts de crise, Gallimard, mars 2020


ADELE VAN REETH, Intranquillité

« L’incapacité à rester longtemps chez soi sans ressentir un certain dégoût est un sujet qui m’obsède depuis des années. Pourquoi la vie ordinaire devient-elle souvent le lieu d’un malaise ? Comment expliquer que certains moments en apparence anodins (bruit sourd de la cuiller qui étale la confiture sur la biscotte, odeur des coussins du salon, vrombissement du frigo en milieu d’après-midi) puissent donner envie d’aller vivre sur une autre planète ? Et pourquoi ce dégoût de l’ordinaire (qui, parce qu’il est souvent inavouable, n’est pas un dégoût ordinaire), a-t-il été si peu exploré en philosophie ? D’où vient cette difficulté à être bien chez soi de manière durable ? Le monstre qui se cache sous le tapis même quand « tout va bien », l’immense lassitude qu’éveille la répétition inéluctable des jours et des nuits y compris lorsqu’on vit une vie que l’on a choisie, qu’est-ce qu’on en fait ? Pendant des années, j’ai cherché les mots pour nommer cette intranquillité ordinaire qui nous saisit à la gorge de manière inattendue. Ce petit décalage entre soi et le monde que nous comblons à coups « d’activités» pour garder la tête haute. Les stratagèmes que nous mettons au point pour tenir bon dans une mauvaise foi phénoménale, dont l’émerveillement devant les petites choses de la vie constitue le paroxysme. (…)

Ironie suprême : il aura fallu un événement extraordinaire(une pandémie planétaire) pour être mis face au problèmede la vie ordinaire qui, aujourd’hui, nous saute au visage. »

Tracts de crise, Gallimard, mars 2020


ARTHUR DREYFUS, L’impossibilité d’écrire

« Dans un premier temps, l’écrivain songe à écrire un journal de confinement.

Mais tous les écrivains n’auront-ils pas la même idée ?

Les librairies ne seront-elles pas bientôt saturées de récits confinés – criminellement bourgeois ?

Des livres ne parlant pas du virus auront-ils encore le droit  d’exister ?

Si oui, qui les lira ?

 

On en arrive au pied du mur : à ne pouvoir écrire ni sur autre chose – ni sur ça.

Incapable de peindre la tempête au coeur de la tempête.

Incapable de ne pas être emporté par la tempête.

Fiction ? Théâtre ? Poésie ? Toute forme paraît absurde.

Ce n’est plus nous qui écrivons le livre : nous sommes dans le livre.

Autrement dit : cernés par le réel.

Et quand le réel prend toute la place, on n’a pas envie de détourner les yeux du spectacle.

Car le réel – ou plutôt l’effroi contraignant à scruter ce réel – contraint aussi à vivre au présent.

Et lorsque chaque jour redevient un jour, que chaque heure redevient une heure, les pages rêvées se dissipent dans un futur abstrait ; emportées au vent du Grand Maintenant.

Pause. L’écrivain s’aperçoit que comme tout le monde, il faisait quelque chose pour oublier qu’il était assis sur une chaise, et que demain ressemblerait à aujourd’hui.

Alors profitant de cet aujourd’hui qui ne ressemblera pas à demain, il décide, une fois n’est pas coutume, de ne rien faire de tout ça.

De ne rien écrire. De n’en rien dire.

De ne plus être un écrivain.

Et pour la première fois peut-être : d’accepter d’être. »

Tracts de crise, Gallimard, mars 2020